Bienvenue dans mon chez-moi virtuel, un petit blog sans autre importance que celle des mots... Poésie classique, japonaise, libre ou en prose, toute ma passion pour l'écriture s'y retrouve ! Poésie, quand tu nous tiens !
"Je les connais par les cinq sens et quelques autres"
Guillaume Apollinaire
je n'ai de mémoire que celle du coeur
des noms je ne retiens jamais que ceux-là qui me plaisent
je tiens dans mon chef de longues listes soigneuses où se rencontrent des prénoms et des physionomies
mais il suffit de peu pour que ce monde organisé se mue en une grondante foule
où les traits et les lettres se trouvent redistribués
encore et encore
j'ai connu une femme qui ne manquait jamais de retenir un prénom
elle avait dans ses réminiscences et ce malgré son abomination pour les dates et chiffres une habileté innée pour rappeler les prénoms des plus lointaines connaissances à notre souvenir
nul artisan de Lyon ne lui était inconnu
elle appelait chacun par son diminutif
et pouvait remonter jusqu'à des générations dans leur passé sans une erreur
je lui enviai longtemps sa mémoire
puis je questionnai cette même jalousie
un jour je méditais sur le nom des mes amis
comment se put-il que je les retinsse tous
ils n'ont en rien la grâce de leur visage le grincement de leur rire
jamais encore la courbe anglaise d'un patronyme n'a suivi les méandres d'une vie
et c'est chose heureuse
autrement on eut tôt fait de lire au tracé des initiales
chaque jour passé et à venir de chaque homme sur cette terre
au simple délié d'un i ou à la rondeur d'un o
on eut vendu la chère âme aux affres de la famine ou à la plus opulente quiétude
imaginez un peu
la vie inquiète figée indolente contemplative la vie d'objet des filles aux noms de fleurs
la joliesse chaste des Capucine la passion éternelle des Rose
les orphelinats grouillant de nymphes délaissées qu'on nomma Anémone
des baisers de Mauve on garderait un souvenir amer une vague nostalgie
les Jasmine seraient filles de la tentation et de la révolution
quand les Iris vendraient chèrement leur sang bleu comme des gouttes d'yeux
aux Narcisse enfin les tragédies autolâtres et les beautés révérées
aux Narcisse le soin de mourir de beauté
imaginez donc
la vaillance des Pierre
l'avenir radieux des Félicité
le franc succès des Prosper
l'enfance fantasque des Alice
le teint de soleil des Olivier
celui plus brillant encore des Laure
l'odeur d'alambic et de grimoire des Ambroise
la vague à l'âme des Océane
l'ombre imposante des Auguste
la blondeur aquitainoise des Éléonore
l'humeur sanglante des Barthélémy
la somptuosité des Hélène
la parole vénérée des Moïse
mais figurez-vous au mieux ce que peut être le destin des
Cunégonde Mercedes Plectrude Huberte
Hyppolite Cornelius Adolphe Judas
qui jamais ne pourront se venger
du mauvais tour de leur baptême
aussi je passe l'éponge sur les desseins qu'on vous prédit
le jour où vous naquîtes et prîtes ce nom
qui n'est pas le votre
je vous aime tous trait pour trait et vous m'êtes chacun unique
je chéris vos visages
et même mes ennemis ont des faces de merveille
mais vous qui connaissez maintenant les éclipses de ma mémoire
ne me tenez pas rigueur de vous nommer parfois
très cher(e)