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Bienvenue dans mon chez-moi virtuel, un petit blog sans autre importance que celle des mots... Poésie classique, japonaise, libre ou en prose, toute ma passion pour l'écriture s'y retrouve ! Poésie, quand tu nous tiens !

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La douleur d'une mère

C’est à la mort de son fils qu’elle a commencé à tourner la plaque, la vieille Montand. Auparavant, elle rayonnait de cette lucidité sereine, celle des pauvres affranchies, à l’esprit vif et joueur. C’est sous ces traits que je la connu. Ce qu’on peut changer pour la mort d’un fils.

D’abord, il faut le dire, il y avait eu son mari. Au bureau des postes qu’ils s’étaient connus. Une histoire d’amour comme les autres, les logos jaunes et les lettres à timbrer en plus. On pourrait parler de coup de foudre – pour plaire à la ménagère de moins de cinquante ans. Ils ont commencé à se fréquenter, un peu hâtivement, avec un peu de fougue, beaucoup de bêtise. Il n’a pas mis plus de trois mois pour l’engrosser ; suivit un mariage précipité, point dénué de sentiment, non, mais un hymen par la force des choses ; enfin naquit Victor Montand, un soir de Novembre, sous le mauvais augure de la demi-ombre baignant l’appartement du jeune couple, rue des Magnolias.

Il avait la goutte triste, le père. Une naissance si précipitée força un peu sur sa cirrhose ; les soirs, d’entre ces hordes buvardes que dégorgent les usines, on le voyait s’élancer à contrecœur vers les bistrots et vers sa perte. Là-bas, il allait se caler en bout de comptoir, seul, contre la tapisserie dégoulinante, se terrant un peu plus à chaque gorgée derrière l’anse de sa chope. Honte judéo-chrétienne oblige.

Les dimanches après-midi, quand l’enfant fut en âge de goutter aux plaisirs des balades forcées en famille, la petite troupe quittait un peu le fatalisme du trois-pièces vide et glauque pour vaguer parmi les venelles alentours, le père traînant son foie, la mère le blond bambin. Elle puait la joie, la mère, c’en était oppressent, et si elle était bien la seule, rien ne pouvait ternir ce halo d’innocence qu’elle promenait partout avec elle. C’était un trio bien étrange, le père la main au ventre, le gamin au milieu, bien miséreux déjà, la mère sur l’autre flanc, épanouie, tout sourire, vivante quoi. Quand les rues s’étaient lassées de leur compagnie dominicale, enfin ils osaient rentrer chez eux, tous intimidés par le soir tombant.

Le père ne fit pas long feu. La cirrhose, ça ne pardonne pas, quand on a l’idée de lui imposer l’air du Nord, celui qui vous prend les bronches avec tant d’allant qu’il vous en étouffe à la mort. A trente-cinq ans il y passait. Quatre ans qu’il avait le fils.

Alors ce furent quatorze années d’ascétisme, de peine et de deuil latent au foyer Montand ; autant d’années de demi-tristesse, comme ces brumes mortes que cueillent les cœurs amers, quand le matin revient, sourd aux douleurs nocturnes. La mère, l’œil rêveur et las, tricotant à la fenêtre des pulls trop courts avec cette laine qui décape les pores ; l’enfant, puis l’adolescent, profitant de ces inconstances maternelles pour se forger une tête drôle, peu vendeuse de l’extérieur, totalement ragoûtante à l’intérieure. Il se jouait en ce crâne difforme mille drames pervers et sales, des histoires peu seyantes à la bonne âme en formation. A l’école, il survivait vaguement, scolairement et socialement, risée des bons points et des bons élèves. A la sortie des cours, il allait trainer sa carcasse jeune et sèche le long des boulevards crasseux, cherchant désespérément la compagnie des rats et des ombres. La mère feignait de n’y voir goutte ; mais derrière son sourire bienveillant elle lisait sur les traits de sa descendance, déjà, ces formes que suggèrent les destins déchirés.

Parlons-en, de ses traits, au gamin. S’il n’est pas de portrait du condamné notoire, il est des faciès qui inspirent singulièrement les mauvaises muses. Demain peut-être, jugeant des heureux déliés du votre, y lirez-vous tous les détails mordants de votre perte. Peut-être y trouverez-vous un peu de votre mort, cachée en sillons et en éclats sombres, d’entre vos cheveux, au creux de vos cernes, dans la noirceur de vos narines. L’enfant, il y avait pas à en tiquer, elle était là, sa sublime crevaison, étalée abondamment sur son visage ; comme un masque vaudou il la portait, avec à la fois fierté et horreur. Quand les passants le croisaient, ils ne souriaient pas de l’insouciance du jeune âge, non, ils en auraient pleuré plutôt, tiré le nez à défaut. Il devait le savoir, lui-même. J’en reste persuadé. Mais n'est pas là la toute décadence des futurs destins brisés, nier l'évidence de son sort, s'offrir corps et âme à ce drôle de sort ?

A dix-huit ans, il signait pour l’armée, le jeune Michel. Non pas qu’il ait eu en lui dès la plus tendre enfance un grand besoin de tuer. Par désœuvrement, comme les autres, par besoin d’en finir avec l’indigence de ce destin sur le fil du rasoir, à balloter sans cesse entre vie et mort. Un matin, il s’est levé, sans un mot à sa mère, a gagné la rue, puis la place voisine ; s’y donnait un de ces grotesques ballet d’insignes et de gallons, dansant sur le rythme de slogans vite trouvés. A midi, rentrant pour la soupe, il annonça à sa mère qu’il partait pour le régiment. Et il fit semblant de ne pas entendre les larmes de sa mère, chutant follement dans son assiette, devant son sourire clouté.

Après quelques jours il partait, le jeune con, s’offrir tout à la gloire de la Patrie, à celle de l’Honneur de sa race, bref à des amatis de conneries diverses et honteuses. On l’envoya, pour sa promenade de santé, loin des vies et des Hommes, dans quelque trou perdu, dans les landes mortes de ces pays si lunaires et arides qu’on leur offrirait à l’envie des noms et lieux exotiques. Ici il s’agissait des cantons du Nord de la Lozère, là où croiser la vie humaine revient du miracle, du roman, du mythe urbain. Il voulait se battre avec l’ennemi ? Il allait combattre la solitude. Maudit jusqu'au bout.

« Solitude », on m’en voudra pour ce mot. Il y avait le régiment. Et si la présence d’autres paires de bras, de jambes, d’autres crâne évidés qui remuent et remuent du vide en causant de toute leur absence de pensée représente une antithèse à la solitude, j’en conviens, il n’était pas seul, le gamin. Mais permettez-moi juste d’en douter.

Dès lors peu de récits d’actes braves et de faits militaires, jusqu’au jour où. On devine derrière le silence des lettres à sa mère les récits cachés de bizutages divers, comme il se doit dans l’institution militaire, peut-être d’amitiés ou de haines en gestation. Pour faire court, on s’en fout. J’en viendrais au fait.

Un soir que l’on oubliait un peu la finitude et l’absurde de la vie de troufion à la base de Victor, on lui fit la remarque que la nuit était belle et qu’il fallait en profiter. « On », ce devait être deux ou trois compagnons de sexe mâle, dont la chasteté de l’armée tourmentait les pulsions. Quelques camarades les ont vus sortir, vers les neuf heures, le Victor bien encadré, voir entraîné de force selon les sources. Leurs ombres se fondirent dans les noirceurs en fusion de ces nuits d’été. Le lendemain, on retrouva le corps du Victor dans la rivière, déculotté, largement lacéré de plaies suppurantes.

Comme quoi, la contingence, elle ne l’avait gâté, Victor. Des commères évoqueront un « destin » terrible et romanesque. Mais il n’y a guère que les liseurs d’horoscope et les incrédules avides de concepts transcendants pour animer encore, dès que la conversation le permet, la toute aridité du mot « destin ». Je vous livre en ces termes ma théorie ; sachez y lire ma toute complaisance aux longs développements sartriens sur la notion de nécessité : le Victor, la contingence, elle l’avait dans le pif. Et profond avec ça. Comme quoi, le hasard à ses penchants que la raison ignore.

Une semaine plus tard, la vieille recevait un télégramme de l’armée français. Quelques mots de ce style : « Fils décidé. Rapatriement du corps en cours. Sentiments distingués ». La lettre tomba de ses mains sur la table couverte des restes émiettés du petit-déjeuner. Elle venait de comprendre que de ce jour au dernier elle serait dorénavant seule.

On lui le ramena son gamin. Dans une boite. Une belle avec ça, du bois lisse et mat, un drap aux couleurs nationales dessus et une jolie couronne de myosotis sur le tout. Le jour de l’enterrement, on posa la boite devant l’autel de la vieille cathédrale. Il y avait du monde. C’est d’ailleurs bien connu : les cercueils ameutent davantage les foules que les mariages. Le mariage, ça a un côté un peu grivois, trivial, grossier ; mais les funérailles, c’est autre chose, on est sûr d’y retrouver la dignité qui sied si bien au deuil. Le prêtre fit un beau sermon. Après quoi les convives virent vider un verre à la souvenance du Victor et puis un autre à la mémoire du verre bu à la souvenance du Victor, et puis un autre et encore un. Quand le soleil s’en fit en deçà de l’horizon houiller de la vieille ville, on se décida enfin à vider les lieux, après quelques dernières condoléances à la brave Madame Montand, tout le monde le cœur un peu allégé par la boisson de la remembrance. Elle, posée sur sa chaise, près de la fenêtre, se prenait à rêver de passés surannés et de futurs désormais impossibles.

De ce jour là, Madame Montand devint la mère Montand, ou la vieille Montand, selon les humeurs du voisinage. Et comme cela est bien courant, on ne s’étonnera pas à ce que je proclame la grande piété retrouvé de la mère Montand en ces heures difficiles. Il est indéniable que le veuvage – d'un fils a fortiori – se suit, chez la femme plus souvent encore, d’un appel à Dieu. L’homme, lui, choisit plus souvent d’en appeler à la douceur de la boisson. C’est plus sûr et plus puissant qu’un Dieu. Pour la Montand ce fut Dieu. Ne me faîtes pas dire ce que je me défends d’énoncer : elle a toujours été bonne chrétienne, Madame Montand, issue d’une éducation très pieuse. Moins pratiquante à l’âge adulte, c’est tout. Mais c’était reculer pour mieux sauter. Veuve, elle commença donc à se faire une piété toute personnelle et indéracinable, elle se prit de passion pour chaque énoncé du bon curé de la paroisse, pour les textes saints, pour les pèlerinages divers. On vit pousser chez elle comme du chiendent des effigies et des icônes de vierges et de Christs et de saints, partout, aux murs, sur les guéridons, les rares buffets, comme des preuves accablantes dont on vous imposerait la vue. Désormais elle paraissait à chaque office, dans son voile noir soigneusement embaumée, seuls ses mains flasques et son nez pointilleux échappant au pli implacable du fichu. Le dimanche elle entrait ainsi de la plus ponctuelle des manières dans l'église, discrète, rasant la froideur des piliers granitiques, à peine une ombre fusant d’alcôve en alcôve. Immanquablement un bon chrétien la reconnaissait, et se rappelant de la tragédie arrivée au fils, il allait partager un peu de charité chrétienne dans la badinerie de quelques formules d’usages à la mère Montand : « Bonjour Madame, comment allez-vous donc ? Drôle de temps pour la saison n’est-ce pas ? N’y pourrait-on pas voir quelque message divin, de merveilleux augure pour l’arrière saison ? » Et puis que Dieu est heureusement toujours là dans les moments difficiles – message à peine voilé – et puis que l’on peut toujours compter sur Son infinie bonté, et que si Son châtiment peut paraître lourd, il n’en est pas moins juste envers les bons lorsque ceux-ci sont appelés à franchir le seuil de Sa céleste demeure, ainsi soit-il. Mme Montand, touchée par l’attention, ne manquait pas, à chaque fois, de se confondre en remerciements et bafouillages, et de s’enfoncer un peu plus dans son fichu et la chaire la plus proche pour éviter d’autres déclarations similaires.

Puis l’office, le sermon, l'hostie, et la dispersion des convives dans les brumes violacées du matin. La Montand, elle y revenait à l’église, en manque d’expression de foi, plusieurs fois par jour, au climax de sa phase chrétienne. Elle allait s’enfermer dans ce sinistre placard, le confessionnal, et livrait son cœur au brave bedeau, las des épanchements de la dame, mais trop zélé pour oser la contredire. Et de livrer au pardon divin ses plus bénins péchés, la mère Montand, elle en arriva à ne plus en avoir du tout. Alors, de remord en pensant à son manque de transparence à l’égard de son Sauveur, elle se mettait à s’en inventer, des péchés, et des sales, et des cochons. Et quand elle en ressortait du placard, elle soupirait amplement, comme libérée d’une tenace constipation.

Six mois après le terrible décès du fils, elle commença clairement à décliner la vieille. Enfin, la vieille, elle n’avait pas l’âge civil pour mériter ce titre ; mais ses attitudes, ses gestes rappelaient, dans leur lenteur patiente et millimétrée, celle du vieillard qui, faute de tout empressement devant la mort, s’abandonne entièrement à cette nonchalance qui fait la grâce les septuagénaires – pas celles des quinquas. Déjà elle se limitait à un quart-temps bien insuffisant financièrement, mais déjà trop lourd pour ses frêles épaules, pour son physique amaigrit par la douleur. Mais c’était surtout sa tête qui trahissait son état déficient.

Je prendrais l’exemple d’un jour où je la croisais, l’air éperdu, sur le quai de la gare. Peu vous importe sans doute ce que j’y faisais moi, à la gare ; toujours est-il que j’allais y attraper un train – original, je sais. J’avais de l’avance, comme toujours, alors je flânais un peu sur ces langues de bitume qui guident les wagons à leur entrée en gare. Mais parvenu au bout, contraint au demi-tour, qui aperçois-je, sur le quai opposé, raide comme une saillie dans ses pantoufles fièrement ornementés ? La mère Montand, en chemisier et jupe – l’hiver avait été précoce cette année-là – une valise vaguement bouclée à la main, l’œil dans le vide, décoiffée et trop maquillée. Je l’interpelle ; elle ne m’entend pas, ou du moins le feint, je pense un instant. Par le sous-terrain joignant les deux quais, je la rejoins bien vite. Elle semble se réveiller alors que je lui touche l’épaule.
« Non, non, Monsieur, je ne pars pas… Ce que je fais ici ? Et bien, j’apporte sa valise à mon fils, il l’a oublié en partant trop vite, en partant pour son régiment… »
C’était triste, très triste à voir, flippant même, je l’ai un peu raisonné, un peu sonné aussi en lui rappelant que son fils, il suçait les mauves par la racine maintenant, et franchement même. Je l’ai laissée chez elle, sur sa chaise près de la fenêtre. Je n’allai pas la veiller non plus, déjà qu’elle m’avait fait rater mon train. Le lendemain je recevais un coup de téléphone de sa part : elle m’invitait à déjeuner. Dès mon arrivée elle a commencé à vouloir s’expliquer. Mais voyant qu’elle avait repris pleinement conscience de ses actes et paroles, je l’assurais que ce n’était pas la peine. Alors le sujet ne rebondit pas pour le reste du repas, et si elle resta fort tendue, comme maladroite et honteuse, elle n’en fut pas moins chaleureuse.

C’est un évènement parmi tant d’autres. Des instants d’égarement, comme elle le clamait, sans jamais s’en affoler. Moi qui pense à l’ordinaire toujours trop, pour le coup, j’ai à demi nié les faits indiscutables de son insanité grandissante. Ce qu’on peut être aveugle quand on le décide.

Quand le premier anniversaire du décès du gamin approchait, elle commença à le voir un peu partout, son fils. Déjà dans les mois suivant les obsèques, lorsqu’une porte claquait dans son dos, tandis qu’elle ruminait inlassablement les mêmes regrets et souvenirs, on la voyait sursauter vivement et s’exclamer, dans un hoquet compulsif : « Victor ! » Mais cela demeurait de l’ordre de l’anecdote, tant elle semblait encore se maîtriser, la mère Montand. Un matin, tout de même, l’alerte se fit plus pressente… Je ne ferai que rapporter les propos du badaud, tout d’heureux d’y reconnaître un témoignage assez fiable des faits survenus ce jour-là, sur le seuil de la boulangerie.

Ainsi allait-elle, la jeune veuve, chercher dans la boutique du boulanger bondée à onze heures de quoi se sustenter, histoire de survivre malgré tout encore un peu. On la vit entrer, saluer d’un sourire peu marqué l’assemblée en présence, puis prendre place dans la queue, muette. Puis on l’oublia. Pas difficile, un caractère si discret… Quand soudain, un long soupir, recouvert bientôt par un bruit mat de corps rompit le silence entendu des ménagères. La mère Montand était là, étendue au sol, les bras en croix, le front contre le carrelage. On la retourna bien vite, la traîna contre un mur voisin, l’assit inconsciente sur le sol et entreprit de lui rafraîchir les tempes avec un mouchoir humide. Aussitôt que le mouchoir toucha son front, elle ouvrit un œil, lança un regard morne à l’audience horrifiée, puis son visage sembla fondre, ses traits se crispèrent, et jaillit de sa bouche pâteuse un grand « Mon Victor ! » avant qu’elle ne sombre à nouveau, profondément, dans la flaccidité mortuaire d’un sommeil assommant.

Jusqu’à cet évènement, on s’était bien entendu, entre voisins de quartier, à considérer le cas Montand avec pitié et dévouement, comme on s’occupe de n’importe quelle trop jeune veuve. Mais, comme toute passion, celle de la charité des Hommes est vouée à s’étioler, à se tarir. Et cet évènement, que nul n’oserait prétendre inconnu de sa mémoire, ne fit qu’aggraver cette déperdition progressive de la miséricorde adressée à la mère Montand. Et tandis que ce genre de scène semblait se multiplier dans le quotidien de la Montand, on commença, oh ! Pas méchamment, mais avec le réalisme désolé qu’imposait la situation, on commença à faire courir des bruits divers sur la santé mentale de la veuve sans fils. Cela passait ainsi, de la concierge au postier :
« N’avez-vous donc pas entendu la dernière sur la mère Montand ? Sa crise d’hystérie, en pleine rue, voilà deux jours… Oh, Monsieur, je me suis toujours gardé de juger les habitants de cette maison… Sauf peut-être pour l’ancien locataire du troisième… Oh et puis cet anarchiste de Roubont… Mais là… Je ne le dis qu’à vous, Monsieur, je vous sais digne de telles confidences (l’avenir lui donnera tort)… Mais je persiste à croire que la Montand, elle est en train de nous péter un fusible… Et encore, vous ne l’entendez pas, quand elle pleure et rit en même temps, tard dans la nuit, en gueulant le nom de son fils… Et quand elle parle toute seule, dans l’escalier… »
Mais elle ne parlait pas toute seule, la Montand : elle parlait au Victor, en mots tendres et maternels, continuellement, nuit et jour, dans ses rêves même, en dialogues hachés, comme l’on parle au bon Dieu quand on a l’idée d’y croire. De plus en plus fort, elle lui parlait, elle le caressait en veines paroles, comme pour se réconcilier avec son fantôme.

Comme vous vous en doutez, la parole d’un postier, ça vaut ce que ça vaut. Non, j'ai un profond respect pour les facteurs, un profond respect et de la confiance, sauf pour ce qui est des plis électoraux peut-être, ceux que l'on ne reçoit que la veille des élections... Passons. Mais avouez bien que pour ce qui est de livrer ses secrets au postier, il n'y a pas plus stupide. Rien qu’en une tournée, la moitié du quartier devait déjà être informée des dernières folies de la mère Montand. Le lendemain, après le marché, c’était le bourg entier qui discutait de la jeune vieille, chacun reconstruisant à sa façon le récit de la concierge, comme on démonte et remonte un de ces jeux de construction enfantins. Le téléphone arabe, c’est traître.

Un jour, on tint un fort passionnant concile, entre la boulangerie et le primeur – les lieux, comme chacun le sait, de toutes les machinations. C’est Madame Duras, personnalité forte et éminence grise parmi les ténors du quartier, qui se proposa de clarifier le cas Montand à ses confrères et consœurs.

« Mes amis, commença-t-elle, je pense que tous autant que nous sommes souffrons de la déchéance intellectuelle et morale de Madame Montand ; il est bien triste de voir un cœur si pur sombrer de cette manière… Mais devant un tel comportement, une telle folie ravageuse, je pense que nous ne pouvons plus nous en tenir dans nos rapports à Madame Montand à la bienveillance aveugle… Il devient clair que nous ne pouvons plus rien pour ce débris de femme, et croyez bien que cela m’apitoie… Mais ses agissements et paroles envers nous, qui l’avons portée durant les premiers mois de sa peine, deviennent proprement mesquins… Elle ne me salue plus quand on se croise dans la rue, elle feint de m’ignorer…
« Mais que faire alors ? » C’était la brave concierge qui avait ainsi harangué la Duras.
« Et bien… Je vous propose de la laisser un peu, un temps du moins, qu’elle se refasse une conduite… Qu’elle puisse reprendre pied… Et si elle n’y parvient pas, et bien, il faudra bien la proposer à l’asile… »

Et comme elle parlait et présentait fort bien, Madame Duras, dans l’assemblée on acquiesça d’une tête. Pour ne rien vous taire de l'histoire, la Duras en voulait depuis bientôt vingt ans à la Montand pour lui avait voler un fiancé – en la personne de Monsieur Montand. Comme quoi, les histoires d'amour, ça se paie à tous les coups, un jour ou l'autre. Si je vous dis ça, c'est pour vous bien sûr.

Mais cependant qu’on manigançait de la sorte dans le bourg entier, la mère Montand, elle, ne s’en remettait pas plus vite ; au contraire, elle semblait chaque jour se fondre un peu plus dans la noirceur de son éternel fichu, noir sur noir, sa mine et son âme se grisant à vue d’œil, au fil des mois, puis des saisons, bientôt des ans.

Tant qu’on la voyait sortir, ces transformations, on pouvait en juger et en discuter avec aise ; c’était d’ailleurs des rencontres muettes et furtives avec la mère Montand que naissaient les débats houleux qui ne manquaient pas, eux, d’éclater chaque samedi dans les recoins de la place du Marché, entre les étals complaisants des primeurs locaux. Mais l’organisation de ces petits procès populistes se fit plus ardue du moment qu’elle se refusa à sortir et croiser ses voisins, la Montand.

Cela se fit du jour au lendemain. Rien de grave en soi. Simplement on cessa de la voir traîner sa maigre carcasse chez le boulanger ou le boucher, se faufiler dans la queue du poissonnier, garnir de son éternelle absence les allées du supermarché, autant de passions qui occupaient jusqu’à lors chacune de ses matinées. Elle ne sortait plus, ou seulement à des heures impossibles, celles-là connues seulement des chômeurs et des enfants rôdeurs, pendant lesquelles rencontrer un proche au hasard des rues aurait tenu du miracle ou de la malédiction – selon. Mais c’était bien ce qu’elle cherchait, éviter ces faces hautaines autrefois si proches, dont l’animosité perçait maintenant clairement derrière leur masque de bonté naturelle. On a beau virer fou, on n’est jamais complètement con sur ces sujets-là.

C’est ainsi qu’elle semblait s’y prendre : quand elle était bien sûr que chacun vaquait à des occupations prenantes et lointaines, elle s’élançait à toute allure dans la rue des Magnolias, la tête baissée, ne la relevant même pas dans les magasins qu’elle visitait malgré elle. Puis, rasant les murs comme les raies d’un soleil couchant, elle gagnait péniblement, à bout de souffle, le porche de sa maison, puis le perron, puis sa pièce où elle s’enfermait à double tour. Aussi comprenez, devant une course aussi rapide et rodée, que l’on ne la croisât quasiment jamais, dans les premières semaines où elle s’adonna à cette magouille, et que l’on fut aussi bien incapable de s’enquérir de son état. De fait, à ne plus l’avoir sous les yeux, les passions pour l’affaire Montand s’essoufflèrent quelques peu chez les habitants du bourg, et moi je cru bien que cette histoire allait filer des mains avides du voisinage - pour de bon.

Mais non, il fallut, alors qu’on y pensait plus, qu’elle réapparut parmi nous, la Montand. Enfin, réapparaître, c’est un bien grand mot. Tout juste si on en vit le dos. On, c’est la Duras : un jour qu’elle aussi sortait aux mêmes heures indignes que la mère Montand pour des raisons obscures, elle aperçut, dans la rue des Martyrs, l’ombre de la mère Montand, comme elle nous le rapporta. La Duras l’interpella, de loin, assez gentiment. Mais aussitôt qu’elle avait lâché « Madame Montand », celle-ci, sans se retourner, redoubla le pas, à en courir presque. Et avant que la Duras ne pu réitérer son appel, elle s’était volatilisée dans quelque porche de quelque venelle, sans un bruit, comme une volute de fumée au vent.

Les braves gens du bourg n’en demandèrent pas plus. Ils la tenaient, leur preuve indéniable de l'insupportable folie de la mère Montand ; et telle une meute de chiens la bave aux lèvres, ils se démenaient comme de beaux diables sur le rapport de la Duras – lui-même sans doute remanié pour les besoins de la cause. Cela occupa bien le mois de janvier. La mère Montand était maintenant plus invisible que jamais, et pourtant elle occupait toutes les discussions. Même quand on ne prononçait pas son nom, on ne parlait que d’elle. Et vilains termes, croyez-moi, jamais grossiers, toujours mesquins, comme le font les mauvaises langues. De vrais serpents. C’était même plus des mesquineries, c’était des sifflets, pernicieux, délétères, des coups-bas verbaux et verbeux, qui frôlaient le sol et n’en méritaient pas tant. Car quand on eu épuisé les ressources fournies par le témoignage de la Duras, on ne se gêna pas pour chercher d’autres supports de réquisitoire dans l’imagination commune. Et Dieu sait ce que l’imagination commune est sale.

On chercha, on trouva. Des histoires abracadabrantesques, qui allaient de l’intrusion du malin – oui, le diable lui-même – dans la tête de la mère Montand à la mauvaise action de la lune, j’en passe et de bien pires. La pitié restante, on l’avait prise et jetée aux fureurs de la foule en délire, du moins c’était tout comme. Elle ne s’était pas fait prier pour la réduire en charpies, et avec verve et dignité, avec ça ! Ah, l’agora d’Athènes, c’était pas grand-chose, à côté d’un bourg purulent les venins les plus acides, à côté des rances manigances des mémères et pépères, sur leur banc posés, le dimanche après-midi, à s’acharner sur les restes d’un pauvre bout de femme.

C’est d’ailleurs à force de souffrir, jour après jour, les bavardages forcenés du village entier que je me suis décidé à aller lui rendre visite, à la mère Montand. Cela faisait d’ailleurs bien un an que je ne l’avais pas visitée, peut-être six mois que je ne l’avais pas vue. Tenez, s’il m’en souvient bien, la dernière fois, elle sortait encore ses deux fois par jour, et l’esprit alerte, du moins le paraissant. Pendant les mois qui précédèrent cette visite, la seule image que je me faisais d’elle, c’était le patchwork nauséabond des rumeurs citoyennes… Son état, il me fallait en juger de mes yeux.

Alors je descendis, un matin, la rue des Magnolias, plus grise et infertile que jamais, avec ses façades crayeuses et ses idées noires dansant au vent passant – car même le vent n’y fait que passer. Il y avait des relents de soupe tiède, d’urine et de mauvaise lessive, qui trainaient encore, les débris d’une nuit d’ennui sans doute. Le porche était toujours là. La lourde porte grinça pour la forme sous la pression de ma paume. Je grimpais faussement allègre les marches, croisait la concierge – toujours aussi peu aimable – et gagnait le second pallier. Je sonnais. Silence. Nouveau coup de sonnette. Enfin un frôlement au niveau du verrou, la poignée qu’on tourne un peu, le panneau de bois qui s’entrebâille, laissant s’échapper un regard inquiet. Puis elle finit d’ouvrir la porte, la mère Montand, et sans un mot, ni un geste pour me guider, repartait déjà dans l’obscurité de l’appartement. J’hésitais. D’ici ça sentais déjà le rat mort. Mais bon, plus trop le choix. J’entrais.

Il y avait de drôles de parfums dans le salon que je me refusais encore à reconnaître. Cassoulet, lait brulé, et puis les vagues odeurs du temps qui passe. Il me fallut quelques secondes pour m’habituer à la demi-obscurité qui régnait là, avant de sursauter devant l’œuvre fétide des années de solitude. Rien n’était comme je l’avais connu, à l’époque où je venais déjeuner en voisin chez la mère Montand. Aux murs, les tapisseries à fleurs autrefois roses et jeunes semblaient comme fanées, leurs pétales voués à une lente chute jusqu’aux plinthes suantes. Il y avait de grands linges sur chaque meuble, des draps pendus qui faisaient l’effet de fantômes pétrifiés par quelque charme antique. C’était un bien drôle de plan ces draps. Les tableaux décrochés, je les devinais, dans l’ancienne chambre du petit, dans le coin là-bas, derrière la porte entrouverte, faisant comme un trait d’ombre suspicieuse. Les volets étaient tirés depuis des mois ; les persiennes lançaient sur les toiles et le parquet leurs lignes brisées d’or décoloré qui allaient se perdre, vagabondes, quelque part entre le buffet et la porte de la chambre. Seule demeurait d’antan la chaise d’osier, comme cloutée éternellement à côté de la fenêtre, et sur laquelle était venue se poser la mère Montand, mains sur les genoux, la tête penchée sur le côté, paisible.

Oui, elle était là. Impalpable et volatile. Son châle était tiré, laissant libre ses cheveux en maigres touffes et déjà presque blanc. Du reste, ce n’était qu’un tas de brindilles agencées au hasard des vents, sur cette chaise craquante, qui se laissait enraciner indéfiniment à l’osier et au bois fendu. Je regardais ses mains, là, sous l’étoffe de sa robe, roses flétries comme deux lotus arrachés à l’onde, jetés au loin sur la berge. J’aurai voulu juste palper son épaule, juste la sentir ainsi résister doucement à la pression de mes doigts ; mais à vrai dire j’avais peur de la froisser, physiquement j’entends bien. Je me lasserais de décrire ces traits tombants, les sillons sombres qui drainaient les peines sur ses jours, son menton. Mais juste vous narrer un peu ce regard – qu’il fut bleu et brillant, comme deux perles rares ! – qu’elle trainait vaguement sur les choses et sur moi, ce regard à moitié de ce monde, à moitié du prochain, semblant renaître un peu de temps à autre, échappant alors une étincelle de vivacité, puis retournant se perdre aussi vite au fond des plis ingrats et gluants des idées et des objets.

Je parlais beaucoup, comme pour combler un peu ce vide qui nourrissait bien ses silences, je parlais pour ne rien dire, je me parlais à moi-même, je parlais à la chaise tremblante quand elle perdait le fil, aux murs décrépis, à l’horloge et son tic-tac assourdissant de lenteur. Elle m’écoutait quand même un peu, je crois. J’en eu bien vite assez de contempler sa vieillesse prématurée. Je prétextai n’importe quoi pour pouvoir enfin décoller mon derrière du fauteuil de tissu pourpre où je m’étais laissé tomber. De toute façon, je lui aurais dit que j’avais à faire avec le fils cadet de sa Sainteté le pape, elle n’aurait pas bronché. Elle se contenta de se lever, de se trainer à la porte, puis de me glisser comme on soupire : « et bien, à bientôt, très cher, et heureuse de votre visite ». Je lui dis moi-même au-revoir, sans penser que c’était un adieu. Elle me mit ensuite à la porte, comme ça, et je me retrouvais seul sur le papier, abasourdi, un peu con. C’était la dernière fois que je voyais la mère Montand.

Voilà. C’en était alors presque fini. Je dis presque à cause des docteurs. Vous savez, leur « mort cérébrale », ils en sont bien fiers, alors on va pas leur enlever comme ça. Mais bon, à ce moment là, c’en était bien fini de la mère Montand. Depuis longtemps même. Bien sûr, elle avait encore huit bons mois devant elle, pour crever à n’en plus finir. Je ne vais pas vous faire l’outrage de passer sur ces dernières semaines d’une vie si mortelle. Mais il me sera bien ardu de rester exhaustif. Vous savez, un fantôme, c’est difficile d’en raconter la vie. Déjà, elle ne sortait plus. Mais alors plus, plus du tout, plus de ces petites sorties à la sauvette entre deux nuages passant, diaphanes, sur le soleil ou la lune. Il faut dire que des réserves, elle en avait pour cent sièges, cent Troie. J’ai fait mine de ne pas voir, chez elle, ses placards pleins à craquer de conserves plus au moins digestes. Ça expliquait pourquoi on ne la voyait plus en ville depuis des semaines.

Déjà donc elle ne sortait plus du tout. Au grand dam de ses camarades de ville et de villégiature, que l’absence biologique de la mère Montand contraignit à oublier leurs vénielles médisances. Et comme un cœur de badaud, c’est capricieux, on tâcha de trouver une nouvelle âme sur laquelle médire à loisir, activité qui relégua définitivement le cas Montand aux oubliettes. Elle avait bayé son tribut à la bonne cause. La bonne cause saurait lui en être gré.

Il n’y a guère que dans son immeuble que l’on ne l’oubliait pas. Elle avait toujours ses crises de mi-démence mi-chagrin, et les murs de la copropriété restant ce qu’ils avaient toujours été – du papier à cigare – on l’entendait des catacombes aux mansardes. Mais bon, lors des réunions de voisinage, on taisait l’affaire, comme on tait une maladie honteuse dans une famille, pour ne pas faire circuler le bruit, et puis pour ne pas s’attirer des foudres supplémentaires du mauvais destin. On fermait les oreilles, on les enfouissait sous les oreillers, on chantait à tue- tête pour couvrir les pleurs et les cris de la vieille. Et puis, n’ayant rien entendu, on n’avait pas de raison d’aller lui proposer ses services, à la folle du second.

C’est comme ça qu’elle préparait son tombeau, sans s’en rendre compte, la vieille Montand. On lui la creusait un peu plus chaque jour, sa tombe d’indifférence et de mépris – sa pyramide plutôt, la folie appelant, comme chacun sait, la postérité funeste. On ne voyait plus sa porte s’ouvrir, sauf quand elle devait jeter quelque poubelle dehors – nouveauté de sa part, elle jetait ses sacs poubelle sur le paillasson le plus proche, tellement qu’elle ne supportait plus l’idée de mettre le pied dehors. Le jour, on pense bien qu’elle dormait un peu, entre deux rêveries maussades. La nuit elle pleurait. Ça lui faisait ses journées complètes.

Enfin il y eu les chats. Ils n’étaient pas si stupides, nos moyenâgeux aïeuls, de les considérer comme de petits diablotins à quatre pattes. Ces bêtes-là, ne déplaise aux pharaons, elles ont le sale don de renifler les infamies en devenir, et de se trouver en leur présence les conforts suffisants pour tourner autour du mort futur comme une tribu de charognards. Nul ne sait où elle était allé les chercher, la Montand, ses drôles de félins ; toujours est-il qu’un beau matin on s’étonna dans l’immeuble d’entendre miauler au second. On crut d’abord que c’était la folie qui avait enfin eut raison des dernières reliques de clairvoyance dans la tête de la vieille. Mais l’imitation était trop bonne pour sembler véridique. Et on en eut le cœur net lorsque Monsieur Chumedolle, qui habitait avec femme et enfants au troisième, jura avoir vu en remontant l’escalier une de ces boules de poils gratter à la porte de la Montand.

Et puis pendant des mois ça miaula. La nuit de préférence, tandis qu’on cherchait le sommeil dans les appartements voisins. Et ils avaient du coffre, ces foutus miauleurs, pour réveiller tout le voisinage de leur cris éreintés. Quelquefois on se décidait, pour mettre fin à ce vacarme, à frapper à la porte de la Montand. Alors ça se taisait, tout presque d’un coup, laissant l’immeuble à un calme équivoque. Il arrivait aussi qu’un de ces grogneurs nocturnes s’échappe, en même temps que la poubelle par exemple, dans le hall puis dans la rue sèche et mate. Le lendemain, il y en avait trois de plus dans l’appartement, à en juger par les miaulements qui en provenaient. Si bien qu’en quelques semaines, ce fut une ménagerie dans la pièce de la mère Montand. Après quatre mois, non seulement ils semblaient plus nombreux, mais de plus chacun gueulait comme dix. A y réfléchir, c’est qu’elle ne devait plus trop penser à les nourrir, vu son état, enfin ce qu’on s’imaginait de son état. Toujours un mari en robe de chambre pour gagner le perron, frapper à la porte ; puis le lent décrescendo des cris, jusqu’au silence total et mystérieux.

Ce ballet de chats et la chorale nocturne qui allait avec durèrent six bons mois. Il y eu quelques crises, notamment chez la voisine du dessus, qui finit un jour par craquer, et alla exploser littéralement sur le paillasson de la vieille Montand. Les voisins ameutés parvinrent tout de même à la traîner, beuglante et écumante, jusqu’à son lit où elle attendit qu’un docteur veuille bien lui diagnostiquer une dépression largement avancée. Après une concertation comme il n’y en eu que très peu sur le cas de la Montand, on se décida à tenter un pourparler avec la vieille. Cela se fit devant sa porte, par l’intermédiaire de Monsieur Chumedolle, bien éclairé en l’art de la conciliation et de la discussion à bâtons-rompus. Mais le brave homme, malgré toutes les paroles apaisantes du monde susurrées à travers le loquet, en fut réduit à abandonner devant le mutisme obstiné de la Montand, qui ne glissa qu’une vague suite d’interjections qui nul ne saisit.

On pensa à la force. Serrurier, policiers, un peu de muscle et hop, à l’asile, la vieille barge. Pour dire vrai, il aurait mieux fallu - car la suite, autant vous prévenir, n’est guère appétissante. Mais on n’en fit rien, cela faisait trop mal au cœur de penser ainsi à jeter une pauvre folle dans une maison pour fous où elle y passerait sans emmerder son monde. On recommença donc à l’ignorer vaillamment. Jusqu’au bout.

Quand l’hiver revint, on s’étonna de la vigueur que mettaient les chats à miauler nuit et jour, mais on ne fit rien. Quand la Saint-Sylvestre arriva, on discuta un peu sous cape de ces bruits de luttes félines, de coups de griffes aux murs et d’égorgements rageurs, mais encore une fois on ne fit rien. Quand on s’invita tour à tour pour s’engraisser en orgies de galettes, de bugnes et de crêpes, et qu’en sortant sur le palier, les coutures du pantalon tendues jusqu’au grotesque, nous parvenaient quelques pleurs étouffés et prières branlantes de l’appartement de la Montand, on se senti presque honteux, mais on ne fit rien. Et quand le silence revint, au lendemain des dernières gelées, celles-là même qui vous font regretter d’avoir trop cru au printemps, on leva bien haut les sourcils, on se fit des réflexions diverses, on chuchota abondamment entre amis, mais on laissa le silence à ses affaires.

Mars. Pensées confuses. Avril. Les souvenirs remontent. Mai. On s’inquiéta un peu, finalement. Juin, Juillet.

Juillet, les grandes chaleurs qui font suer et sentir fort les cœurs et les corps. En tendant la narine, un matin, la concierge perçut une drôle d’odeur, mélange de chair cuite et de sels acides. Suivant du nez la piste, elle remonta à la porte de la mère Montand. L’idée d’un incendie dut l’affoler un peu. Elle appela un serrurier. Le brave homme arriva, outils en main, et accepta, devant l’insistance paranoïaque de la concierge, d’ouvrir la porte de l’appartement de la vieille Montand. Les jurons de l’homme en bleu de travail devant les rebuffades du verrou attirèrent un peu de voisinage. C’est finalement devant l’immeuble au complet que les gonds sautèrent.

Il y eu des cris. Deux chats crevés trônaient en effet derrière la porte, comme deux sphinx fidèles, les plaies et os rompus en plus. Monsieur Chumedolle se fraya un passage entre eux, précipitamment. Plus loin c’était un amas de poils, de chairs et de sang séché qui s’étalait, un peu partout, entre le petit couloir et le salon. Les volets étaient entièrement clos. L’odeur était à peine supportable. On suffoquait la peur et la mort. A tâtons, quelqu’un trouva le commutateur, et alluma.

De Madame Montand ne restait qu’un tas de viandes putréfiées et d’os brillant à la lumière de l’ampoule nue – ce que les chats avaient daigné laisser, avant d’aller crever à leur tour, épuisés, aux quatre coins de la pièce. A ses pieds, entre les pieds de la chaise et ses moignons de jambes, une bible jaunie et écornée, un dessin burlesque de son fils, et le télégramme au cachet de l’armée française. De tout cela, l’éclairage faisait des jeux d’ombre sordides au mur.

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