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Bienvenue dans mon chez-moi virtuel, un petit blog sans autre importance que celle des mots... Poésie classique, japonaise, libre ou en prose, toute ma passion pour l'écriture s'y retrouve ! Poésie, quand tu nous tiens !

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Le cynique

Prologue publié sur un site :

Ce personnage me trottait dans la tête depuis quelques jours, ce cynique désabusé, ce nihiliste qui, pourtant, défend un humanisme qui l'honore. Aujourd'hui je l'ai mis sur le papier. Frénétiquement, comme on enfante n'importe qui. Je ne sais si c'est une nouvelle, si c'est un très long poème, un très court roman. C'est, voilà tout.






« Piteux spectacle, n’est-ce pas, Monsieur ? Non, je disais : quel piteux spectacle que celui qui s’offre au badaud, derrière cette vitre, sur la place… Regardez-les moi, ces candides : un képi, un drapeau et ils accourent, tout heureux, comme les enfants allant au cirque… C’est affligent. Ah, on ne m’y reprendra plus, à sortir le quatorze Juillet, sur les coups de onze heures… Et vous-même, Monsieur, accoudé au même bistrot que votre modeste serviteur, qui ne vous connais ni d’Eve ni d’Adam, je lis en vos yeux des raisons qui sont miennes, raisons de fuir cette lamentable  mascarade… Détrompez-moi tout de suite, je ne voudrais pas vous importuner dans des contemplations tout à fait honorables de l’élan patriotique de notre si grande Nation… Non, vous ne rechignez pas à mon propos, il me semble même que git, dans votre regard, les germes d’un acquiescement refoulé par les âges… En ce cas, me ferez-vous le plaisir de partager ma table ? Amenez donc votre verre…

 

« Nous voici plus à notre aise pour discuter. Non pas que notre précédente place m’était inconfortable, mais, voyez-vous, je suis d’avis que notre voisin, ce grand brun en bras de chemise, au bras de cette demoiselle… Oui, lui-même… Et bien, il ne m’étonnerait pas de le découvrir fervent patriote… Ne me croyez pas déjà assez sénile pour m’adonner au jeu du jugement hâtif, loin de moi cette idée ! Mais je vous rapporterais bien volontiers quelques dires, peu séants pour ainsi dire, de sa bouche, quelques paroles non dénuées d’intelligence, certes, mais qui me feraient douter sur l’humanisme de ses convictions… Oh, trois fois rien, une ou deux métaphores au lyrisme décapant – devrais-je dire boutade ? – sur la couleur de peau d’un convive de ce désuet comptoir… Je voulais simplement éviter de choquer ce brave citoyen quant à mes idées quelque peu… décalées en un si grand jour, n’est-ce pas ?

 

« Mais, à quoi pensais-je ! Je vous dois bien sûr les présentations usuelles de l’hôte inconnu : mon nom est Jean-Baptiste Montfort, né Jean-Baptiste de Montfort. Je me suis permis, malgré les avis désapprobateur de mes défunts aïeuls, d’éluder la particule de mon appellatif, mes trente ans acquis… Voyez-vous, une particule, c’est comme une paire de talons compensés : elle donne fière allure, mais elle cache également sa part de mensonges et de hontes. Ainsi suis-je venu en ce monde assourdissant, un matin de mille-neuf-cent-cinquante, dans une demeure familiale de Haute-Normandie. Je ne fais pas mon âge ? Ah, cher Monsieur, cette badinerie d’usage vous honore, et je saurai lui rendre sa part de sincérité… Je reprends : fils d’un gradé de fière allure et d’une infirmière trop austère pour que je m’astreigne à la nommer « maman », je grandis avec mes frères et sœurs dans l’aisance des grandes familles bourgeoises qui lèguent leur richesse comme leur cupidité de génération en génération. Belle enfance, sur un plan matériel, manquait le plan affectif avec un père occupé à libérer quelque terre française d’Afrique du Nord d’insurrections irraisonnées et une mère, et bien, préférant la compagnie de dames de son rang à celle de ses enfants. Ma mère était une sacrée arriviste : d’origine modeste, elle renia famille, amis et passé afin qu’elle et mon père s’épousassent, un coquet matin de l’an mille-neuf-cent-quarante-neuf. Du jour au lendemain, elle quitta la vie active qu’elle menait auparavant pour la lésine autorisée à certaines dames de la haute société… Je l’aimais pourtant, ma mère, dans toute son ingratitude, dans toute son absence.

 

« Ce fut une nourrice qui pallia à ce manque de mère pour élever la bourgeoise progéniture de mon général de père ; ce fut la première femme de laquelle je m’épris. A neuf ans, je la demandais en mariage. Elle se prêta au jeu. J’étais son petit préféré, à Mme Hériot ; les jeudis elle m’emmenait au manège, et au parc. Ensuite, elle me préparait un chocolat chaud avant de me doucher. Elle avait la peau douce, Mme Hériot. Des cils longs comme ça, et ses cheveux châtains fleuraient toujours bon la lavande. Quand je n’arrivais pas à dormir, elle m’accueillait dans son lit. Je me serrais, tout naïf et content, contre son sein joliment galbé. J’en étais vraiment fol amoureux, pour un gamin. La pauvre femme, stérile, n’avait pu enfanter elle-même ; aussi me considérait-elle comme son petit agneau, son cochon de lait, son poulain d’adoption. Un jour ma mère, restée à la maison – une fois n’est pas coutume – découvrit notre affection mutuelle et ses attentions trop maternelles à son goût. Elle fit jeter Mme Hériot à la porte le soir même. Jamais je ne la revis ; elle fut remplacée par une drôle de mégère, peu avare en fessées et châtiments en tout genre.

 

« Je grandis dans cet univers féminin, ma mère qui passait en coups de vent, mes nourrices qui se succédaient, mes sœurs que je voyais grandir, s’embellir un peu, s’attifer de cet air hautain qu’elles empruntaient toutes à ma mère, enfin s’embourgeoiser. Moi, j’étais le vilain petit canard, celui qui refuse d’aller à la messe le dimanche, celui qui écoute de la « musique de nègre » - dixit ma tendre génitrice – et celui que l’on retrouve sans trop de plaisir, à dix bornes de chez lui, après deux jours de fugue. L’enfant renié.

 

« A l’école ? Quel piètre élève je faisais ! Doué d’un esprit vif, mais paresseux, divaguant, impossible à canaliser. Je passais mon bac au rattrapage. A l’oral de français, je me faisais souffleter par l’examinateur après avoir copieusement traité Verlaine de pédéraste et Céline de nazi. Déjà rebelle. En fait, je ne lisais qu’eux, j’apprenais chaque ligne du Voyage au bout de la nuit par cœur, les nuits, à la lampe torche, dans le bus, caché dans les toilettes. Je vénérais Baudelaire et ne jurais que par Rimbaud. Les livres m’avalaient plus que je ne les dévorais. Le bac donc ; mais oui, vous froncez des sourcils, et vous avez raison : le bac en soixante-huit ? Franchement veinard, que je suis ! Quelques semaines avant l’examen j’hurlais avec mes camarades lycéens dans les rues de Rouen, espérant déclencher les mêmes guérillas qu’à Paris… Mon baccalauréat fut sauvé par l’épreuve de philosophie : à deux doigts du hors-sujet, mais la moyenne. C’était bon, j’étais libre, enfin.

 

« Alors je fuyais mon domicile, le jour après l’épreuve, pour vivre chez un ami, un jeune roublard communiste et bègue – un malheur n’arrive jamais seul ! - dans la banlieue parisienne. Un dernier entretien avec mon père, où il me déclara sa honte, et où il m’ex-communiqua officiellement de la famille De Montfort. Moi je crachais sur ses chausses en croco pour lui dire au-revoir. C’était la dernière fois que je le voyais. Dans le studio de ce luron d’Adrien – c’était le nom de mon camarade – je comblais à la hâte mon manque d’indigence. Nous avons pas mal voyagé, avec d’autres amis : l’Europe, l’Afrique aussi. On était insouciants, on aimait la vie au jour le jour. Et bien que touché par mon adolescence perturbée, malgré ma haine pour mes origines bourgeoises et la connerie de la génération précédente, j’aimais encore l’Homme. L’idiot.

 

« A vingt-cinq ans, au hasard des rues banlieusardes, je rencontre mon futur employeur : Mr Gouriot, toxicomane reconverti dans le commerce. Il vendait des trucs pas bien nets, dont je n’ai jamais connu la définition exacte, et je m’en foutais, j’étais jeune, libre et j’avais un salaire correct. Et surtout j’emmerdais le monde. Le bonheur. C’est là-dessus que les femmes sont entrées dans ma vie.

 

« Je la découvrais dans une manifestation. Elle était jeune, délicieuse avec son minois ciselé dans les roses et son œil brillant de malice, et répondais au prénom de Marie. Deuxième véritable amour de jeunesse. Comme un con, je l’épousais. Et pourtant ! J’entendais bien cette voix qui m’invectivait : « Non, Jeannot, le mariage c’est la fin des affaires ! » Mais je l’épousais, grand couillon d’amoureux que j’étais ! Trois ans de vie commune, trois ans d’enfer. Ma liberté en a pris un coup avec ce mariage : il fallait se « ranger », arrêter les frais. J’en étais incapable. C’est moi qui l’ai largué, comme un salaud, sans au-revoir ni merci… Quand on s’est revu pour l’audience, elle s’est jetée à mon cou. Pour m’étrangler. Cordiale entente depuis.

 

« Je me mariais à nouveau. Nouveau divorce. C’est à cette époque que mon inconditionnelle philanthropie en a pris un coup. Je commençais à douter sur ces quarante-cinq millions de blaireaux qui s’en allaient, à chaque élection, voter pour l’ordre et la sécurité… Et c’est là-dessus que mes parents claquent. Accident de voiture, un platane s’était joyeusement jeté sur la lugubre nationale où leur Cadillac – la seule marque non-française de leur foyer – roulait à une allure fort légale. Je n’assistais pas à l’enterrement, mais ne manquais pas le rendez-vous chez le notaire. J’évitais avec insolence les autres membres de la fratrie et me contentais d’encaisser sobrement le gros chèque. A ma sœur en larmes, m’accusant de manquer d’humanisme, je répondais – devant le notaire, attention – que la mort des vieux, je m’en tamponnais franchement le coquillard, et que s’ils avaient eu l’idée de crever après avoir écrit leur testament, je serai allez pisser volontiers sur leur tombe. Oui, j’ai toujours fait dans la plus fine des élégances.

 

« Je lâchais le boulot et la ville. La vie de rentier ne sied qu’au cynique : lui seul sait encore en profiter. Après quelques tours du monde, j’atterrissais une dernière fois dans ce pays que j’abhorre, j’achetais un appartement dans cette ville même où nous nous trouvons et me dessinais l’idéal de vie pour le reste de mes jours, autrement dit l’activité à laquelle vous me voyez en ce moment même m’adonner.

 

« Oui, mais oui ! Vous avez deviné ! J’ai su, à lire sur vos traits l’expression de votre perspicacité, que vous étiez un être doué d’intuition ! Voilà bien l’occupation du reste de mon existence : observer l’Homme, essayer de décrypter sa connerie, d’analyser ses comportements, de lui expliquer l’absurdité de son existence.

 

« Je suis en ce moment même dans ma phase « patriotisme ». Je vous avoue que le patriote, cet animal courageux autant que sournois, est loin, bien loin de me laisser indifférent… Depuis mon père, ce haut militaire sifflotant Maréchal, nous voilà en tartinant ses son pain de mie jusqu’à ces gentlemen que nous voyons dehors, sous le soleil de plomb, s’esquinter à saluer haut et fort les bataillons de défense de notre grande Nation, je n’ai toute ma vie durant pas cessé d’examiner ces cas intrigants de candeur envers le plus vil des populismes, celui des drapeaux.

 

« Tâchez de lire à travers l’ironie de mes propos, cher ami, la sincérité de mes convictions, lorsque je vous dis qu’il faudrait créer une nouvelle espèce où caser le patriote. Nous l’appellerions Homo Patriotus. L’Homo Patriotus est donc la démonstration même, de l’avis de l’humble sociologue que je tends à devenir, de la persuasion des masses et de l’engouement général face aux grandes idées abstraites. Vous aurez remarqué la perversité de ce réflexe pavlovien, fruit d’années de conditionnement télévisuel, en vous-même : vous refuseriez-vous à reconnaître que les premières notes de la Marseillaise provoquent en votre inconscient une sensation sucrée et chaude, proche d’une extase spirituel ? Voilà le patriotisme qui vous guette ! Sachez vous en prévenir : à mesure d’une dose de patriotisme par semaine, vous risqueriez tantôt de reconnaître d’innombrables mérites à votre gouvernement uniquement car il est celui de votre peuple, et qu’il défend des principes certes arriérés mais défendant fermement le passé de votre pays ! Bientôt, quand la contagion aura fait son chemin en vous, vous ne vous refuserez plus à verser une petite larme sur le courage d’anciens patriotes, tel Pétain, ce grand Monsieur qui n’a cessé – d’une guerre mondiale à l’autre, incluses, j’entends bien ! – de protéger la France contre les péchés de tout bord ! Ou encore ce cher Napoléon, auquel on fait un bien trivial procès en l’accusant d’avoir affamé les régions avoisinante de la grande France ! Ô la grandeur de ces Hommes, qui de se battre pour des valeurs sûres, ont grandit réellement la France ! Ce ne sont que les premiers symptômes : tantôt, si une petite guerre mondiale, que de lâches pacifistes auront tentée d’escamoter malgré les enjeux politiques majeurs qui en dépendent, viendrait à se déclarer, n’hésiteriez-vous pas à envoyer vos fils et filles à l’abattoir, pour la grandeur le la Nation ?

 

« Oh, Monsieur, et là c’est le cœur qui vous parle : quels cons ! Se prosternant bien bas devant les couleurs nationales, pleurant au serment de quelque petit président, doutant de la réelle nationalité de quelque homme ou femme de couleur, pour les beaux yeux de qui, de quoi ? D’une conscience collective, flottant comme une épée de Damoclès au-dessus du crâne de celui qui refuse ces simagrées ? Si j’en ris, c’est pour ne pas en pleurer ! Ah, les couillons, ils pensent avec l’esprit d’un autre siècle ! Regardez-les donc se dandiner pour apercevoir les beaux militaires défilant aujourd’hui ! Regardez-les, devant leur téléviseur le soir de la Saint-Sylvestre, buvant chaque mot de l’allocution présidentielle ! Regardez-les, reniant l’extrême-droite pour se donner une légitimité, mais s’étalant en propos fascistes dès qu’ils sont entre amis !

 

« Pardon ? Je crie ? Toutes mes excuses, loin de moi l’idée de vous corrompre aux yeux des braves citoyens de ce bar. Mais c’est ainsi que sortent les propos sincères. Je vais donc vous murmurer le fond de ma pensée : je les hais, ces idiots, de croire en une image de la France qui n’est que le reflet de leur pauvre imagination, de défendre la mort d’un Homme pour un pays, je les hais dans leur sectarisme eugéniste, dans leur élitisme décadent et dans la démagogie de leur propos ! Je les hais d’encourager à remplir des charters de pauvres gens comme vous et moi, pour quoi ? Pour la défense de nos frontières, de notre Nation ? Balivernes ! La France, ce n’est rien, de la poussière de néant, de la poudre aux yeux des ingénus, un pet de souris dans l’infini de l’univers, tout juste un prétexte pour laisser libre cours à leur misanthropie, au racisme qui bout dans leur veines, c’est indéniable !

 

« Ne venez-vous pas de me qualifier moi-même de misanthrope Monsieur ? Je ne saurai vous donner ni tort, ni raison. Voilà comment je me définis moi-même : j’ai une aversion implacable envers l’Homme. Indéniable. Je déteste tout ce qu’il représente. Mais je reste un humaniste. En quoi ? J’essaie de faire avancer l’Homme, de le forcer à réfléchir, même si je sais que ce sont des efforts vains. On n’arrête pas la connerie humaine. Et puis, j’aime les Hommes. Oui, je les aime ! Regardez cette mère là-bas, allaitant son petit sous l’œil bienveillant de ce père doux et joyeux ; regardez la serveuse, comme elle nous a couverts de regards chaleureux à chacune de nos commandes... Et vous-même, je vous aime, vous qui êtes là, à écouter cet abruti d’illuminé qui croit remplacer le Christ par sa propre conception du monde ! Ce Dieu qui n’existe pas – ou si peu – puisse-t-il vous garder quand même. Oh, et puis, je crois un peu en la femme. La femme, c’est l’inverse de l’homme : j’aime la Femme tout en détestant les femmes. Elles m’ont trop fait souffrir pour que je sois gré de leurs actions envers ma personne. Mais la femme, peut-être qu’elle pourra contrebalancer notre bêtise…

 

« Ca y est. Le défilé est terminé. Nos bons patriotes vont ramener leurs enfants à la maison, et ils vont manger leurs haricots en captant par ondes télévisuelles l’image du grand défilé, celui des Champs. Moi, je vais pouvoir rentrer chez moi. Non, non, ne vous en souciez pas, je paye. Mais si, j’insiste. Votre patience à m’écouter vous honore, et votre attention me paye déjà bien assez. Et bien, adieu donc, cher inconnu, ravi d’avoir discuté si aimablement avec vous. Et, n’oubliez pas : ne regardez pas trop la télévision, ça abruti les esprits vifs. »


Saint-Etienne, le 24 décembre 2009

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