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Bienvenue dans mon chez-moi virtuel, un petit blog sans autre importance que celle des mots... Poésie classique, japonaise, libre ou en prose, toute ma passion pour l'écriture s'y retrouve ! Poésie, quand tu nous tiens !

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Les mille visages de mon visage

"Perdre
mais perdre vraiment
pour laisser place à la trouvaille"
Guillaume Apollinaire


toi qui seul connais la vraie valeur de l'oubli
ne manque jamais d'oublier s'il t'est donné cette chance
          l'homme est un animal souvenant
nous sommes de drôles de naufrages croulants de souvenirs
          et rien n'est tant à craindre à l'homme
                                                  que son propre passé

          faute d'oublier j'ai essayé de ne plus penser
mais penser à vide est une manie à laquelle on ne déroge pas
          j'ai cessé d'en parler
          j'ai brûlé quelques correspondances
          j'ai cousu ma bouche des lianes qui font les grands silences
                    mais comment faire taire un cœur

équanimité douceur effroyable
                              comment faire taire un cœur
          quand il est abreuvé des sources les plus intarissables

pour veines j'ai quatre fleuves de sang
quatre fleuves comme les quatre amours qui font battre ma vie
le Cocyte que le temps lentement tarit
          et dont le lit se dore à la lumière ouvrageuse
                    des plus belles années perdues
le Phlégéthon à l'eau blonde et soyeuse
          bras de femme douce et cruelle
          qui cache bien le tumulte de son sang
le Léthé fleuve des amours indicibles et des ombres fantasmées
          qui agite sa traine d'yeux bleus et moites
          et a le visage de la brume fleuve de l'oubli et de la vertueuse ignorance
enfin coule le Styx à l'onde noire et profonde
                    œil couleur de mort buvant la nuit goutte à goutte
                    point sensible de l'insensible
                    luxe de l'ascèse
                    fêlure inavouable
                              brûlure de l'amour total

          et ces quatre mondes de beauté sillonne ma chair
ils irradient ma vie comme le vice et la vertu
prêchant le souvenir et la fidélité aux forces des temps anciens
ils sont une panoplie de sens à ma disposition
          j'en fais la revue ponctuellement
          je laisse le flot de ma mémoire se joindre à ceux de leur sang enflammé
                    et suis leur cheminement dans le désert des rêves
jusqu'à ce point précis
          où s'esquisse une confluence
          là mes quatre fleuves se lient s'échangent
          leurs eaux s'embrassent en un destin unique
                    un fleuve unique
                    qui coule entre les deux rives de mon cœur

je me penche sur cette eau calme de l'innocence
          comme pour y mirer mon visage
mais nul reflet n'y paraît

je tente de m'arracher à cette noirceur
quand soudain le fleuve se brouille
une fumée blanche comme un nuage de craie
en balaie la surface
          avec force d'attention je discerne une vague forme
          puis une autre que cette suie blanche travaille à faire naître
et c'est un champs de rondes lunes
          qui semble éclore à mes pieds

mais les formes s'affinent encore
          des joues se creusent
          des tempes se profilent
          des nez affleurent
          des lèvres luisent
          et sous mes propres yeux
                    ce sont des milliers de regards qui me fixent maintenant
ceux de ces femmes aimées
ceux de ces femmes célébrées
ceux de ces femmes croisées au hasard du vécu
ceux de ces femmes entraperçues mais jamais oubliées
ceux de ces femmes qui ont leur part dans l'édifice de mon souvenir
ceux de ces femmes que j'aurais pu être
ceux de ces femmes que je suis un peu
et qui sont un peu moi
          elles sont les mille visages de mon visage
          les mille masques de l'espérance
                    et suivant du fleuve le cours
                    tissent le long canevas de ma vie

la nuit s'est faite sans qu'on y trouve à redire
je cherche un chemin vers la clarté du jour
d'anciens fantômes viennent me hanter parfois
je partage avec eux les heures du sommeil
nous avons les spectres et moi une heureuse connivence
          le goût de l'éclat
          et les mêmes incohérences
          à espérer encore

mais rions ce soir
rions des peines passées comme des jeux à venir
          rions de nous

surtout n'oublions pas

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