« Au gré de ces courants baladeurs qui ponctuent ces soirées d’hiver de leurs chants argentins, un éphémère, que de trop hyalins élytres dissimulent dans la brume, perd pied dans l’immensité de la nuit. Toi, passant, embrasse son vol tant qu’il passe : ne le vois-tu pas, là-haut, sombrant dans le néant ? Ne dirait-on pas quelque volute d’argent, quelque flammèche à l’agonie, emportée par le sommeil des sens ? Non : il est insecte, autant que je suis Homme, autant que ce mur est béton, que cet arbre est végétal, que tu es perdu, toi aussi, dans la nuit – je me trompe ? Mais regarde-le, planant inconsciemment, à la merci des sagaies de glace que soufflent le soir. Quel bal frivole ! Quelle sensualité dans le geste ! N’aimes-tu donc pas son quadrille délirant, sa valse désarticulée ? Oui, un tango peut-être… Regardes-le monter, lâche et libre, au dessus de ta tête, puis d’une pirouette chaloupée tenter la chute et la Mort, avant, dans un jeu des reins insoupçonné, de reprendre appui sur une colonne d’air avoisinante… Son aile, convexe et légère, happant infiniment l’azur pour un nouveau saut d’arçon… Puis c’est l’air qui le domine : toréro, il se retrouve taureau, soumis et faible dans ce duel à mort… Mais ne le vois-tu donc pas roi des airs, maître du peu de ciel qui s’étend entre le sol et les nuages ? Il est un shah, il est un prince, il est conscient, il est vivant, tout simplement.
Voilà. La pauvre bête ira sans doute s’immoler sur quelque lampadaire, aveuglée par la beauté troublante d’une trop chaude et trop épaisse lumière… Mais moi-même, ne vais-je pas me jeter de ce pas du plus haut des ponts de la ville, pour les beaux yeux d’une courtisane ? Alors même que je suis roi dans cette nuit d’albâtre ?
Mais, je t’ai assez importuné, passant. Tu dois avoir toi aussi, mille lumières trop crues sur lesquelles t’ériger un bûcher. Adieu donc, ami ! Et n’oublie pas : vivre passionnément, comme l’éphémère s’immolant à la lumière ! »