C’est une petite bourgeoise du talon à la frange ; une enfant un tantinet trop rogue et assurée, mais trop belle pour en être réduite à un maquillage pompeux. Sa démarche féline survole le pavé, ses reins sont deux contrepoids qui laissent ses hanches se jouer de l’équilibre ; les épaulettes de sa veste griffée sont deux vergues qui tanguent sur chaque battement de son bassin. La cadence du pas est millimétrée, le bruit du talon digne d’un métronome : tic, tac, tic tac, on n’entend que ça dans toute la rue. Sinon ? Oh, la mine n’est pas vulgaire, juste un voile d’indifférence mêlée à un peu de condescendance qui annonce un égo hypertrophié de jeune « fille de ». Oui, elle est belle, le front est discret, la lèvre fraîche, l’œil vivant, la peau frissonnante.
Lui, c’est un pauvre garçon, pas un mauvais gars, j’y tiens, juste un pauvre garçon, blanc, arqué, le cheveu court, l’œil las, qui n’a eu de malheur dans sa vie que de naître où il est né. Son pied mal chaussé retombe mollement sur la chaussée, comme si c’était par des fils d’Ariane invisibles qu’on le mettait en mouvement, ce pantin désarticulé. Chacun de ses gestes évoque la lassitude, une lassitude fine et toute en absurdité, une lassitude de l’esprit plutôt que des sens. Le trait ? Las, oui, travaillé par la fatigue d’une vie d’errance. Laid ? Peu importe ici, vraiment.
Toujours est-il que l’indigent en vient à croiser la princesse. Comme on croise mille âmes peut-être dans une journée : au hasard d’un trottoir. La demoiselle ne décroche pas le regard de l’horizon de gris et de noirs qu’offre la rue. Le gamin lève un œil. Et – croyez-moi, je vous en prie – c’est seulement d’une apathie éreinté, d’un abattement atrabilaire si le bougre, croisant la belle, lâche un « Pauvre salope » qui rebondit comme un galet sur la carapace de fiel et de hauteur de la sultane.
Je pourrais vous ennuyer en des raisonnements arides sur la non-responsabilité du jeune garçon. Je vous en fais grâce. Grâce, pour mieux souligner le pointe d'ironie de ce non-évènement, le magnifique retournement de situation de notre époque, que je ne manque pas de saluer ici. Voilà la justice de notre ère, je l’édicte ici, prenez note : maintenant, il n’y a pas seulement les laids de se faire injurier. Au tour des beaux.