Je suis las.
Las du vers.
C'est idiot, je sais.
J'ai la fatigue des vieux jours. Deux mois que mon vers grince. Grince encore, dans mes nuits de silence, dans mes soupirs d'aises. J'ai mis du temps à le comprendre, le vers. Une idée d'absolu, voilà ce que je m'en faisais. Belle jeunesse. Des mois durant je l'ai séduit, peu à peu charmé, appâté ; puis il s'est finement joué de moi et a fuit là-haut, d'entre les nuages. Maintenant je suis seul.
Ceci n'est qu'une image. La vérité ? L'alexandrin m'asservit. Il me pèse. Sous son poids je plie, corps et âme, d'un tenant. Au début c'était un jeu, ensuite ce fut un art, enfin une obsession. J'étais obsédé par son pas. Ne l'entendez-vous pas, son rythme idiot ? Comme des bottes militaires... L'alexandrin est un chant martial, il faut l’avouer. Ma plume vous ferait un régiment en marche de chaque bout poésie. Un métronome, que dis-je, une horloge d'église, là, dans l'ombre cachée, battant timidement : tic, tac, tic, tac, fébrilement qu'elle chante ; c'est lent, c'est monotone, ça vous attend au tournent, et quand vous vous en détournez, ça vous assaille. Gentiment. Ce battement, il vous appelle, encore un vers Antoine, il vous sourit avec des crocs de loup. Je me suis trop plu à lui répondre. Je l'ai laissé guider ma main serein, confiant. Maintenant je n'en peux plus.
C’est la musique qui m’a fait comprendre ma condition de scribouillon-esclave du vers. La musique est grande car elle est le pas qui la guide ; la poésie n’est pas un rythme. Jamais on ne pourra la faire rentrer dans un vers. Ô combien s’en sont approchés, l’on caressé, cet idéal ! Combien ont cru avoir réussi à faire rentrer la poésie dans un alexandrin ! La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres, mais encore : à la fin tu es las de ce monde ancien... Mais même Apollinaire me semble berné. Lui le seul à avoir compris que pour toucher la poésie, il faut éclater le vers ; pas l’abandonner, l’éclater.
Je crois l'avoir compris, sur la fin, l'alexandrin. Sur la fin je l'ai palpé. Un alexandrin, c'est une Vénus vous tournant le dos : des formes divines, des allures de rêve dans ses drapés d'azur. Mais dès qu'on en soulève le capuchon, on découvre qu'elle n'était qu'un travesti, et pis, un travesti sans âme. Si je devais vous l'esquisser, le vers ? Un squelette aux os de poussière. Dès qu'on y touche, il s'affaisse, ne laissant devant vous que la densité de son vide. C'est ce que j'aimais chez lui, ces derniers temps, la seule chose qu'il m'a appris, l'alexandrin, écoutez bien : il n'a pas d'essence. Pas de devenir, pas d'idéal. L'alexandrin est présent. Un pur produit de la contingence. L'instant où il naît, rien ne dit s'il tombera lourdement au sol, où s'il prendra son envol, s'il ira friser les sommets. Le vers, c’est l’Olympe ou de la merde en boîte. Pas d’intermédiaire possible. Mais ça n’est promis à rien, un vers. J’ai eu de belles rencontres, avec des vers, de ceux-ci qui vous tirent vers le haut, qui vous transcendent. Je ne l’oublierai pas.
Mais aujourd’hui je fatigue. Il me faut me purger définitivement de ce martellement qui me ronge, de ce rythme qui saccade mes idées. Je vais lui tendre un piège. Le laisser faire, tout d’abord ; puis, quand il sera épuisé, le laisser parler au silence. Enfin je pourrais peut-être en reprendre le contrôle. C’est mesquin, mais c’est ce que la fin demande.
Adieu donc, alexandrin. Adieu, à demain.