C'est terrible, le poids d'une conscience. C'est écrasant de bêtise. La mienne a tenu bon. Et encore, tant d'années ! On se croit de force à le soupeser, ce monde ingrat, de force à le rêver, à en faire sa propre glaise. Aujourd'hui je n'ai plus la force. Ma bonté ici fait demi-tour.
On aime les grands mots, les grandes idées, on y voit sa subsistance, son apothéose. On est jeune après tout. Alors on entre dans la danse. On ne se méfiera jamais assez des mots. Je m'étais plongé, insouciant, dans la cohue de ce monde, comme un simple qui croit arrêter le combat. Les deux joues en feu, genoux à terre, j'en viens à repenser mes motivations.
La misanthropie, c'est pas comme un rhume, en théorie ça vous prend et ça ne vous lâche pas. C'est plus contagieux qu'une angine, et par-dessus tout c'est infâme. Qu'on se le dise, les philanthropes n'ont de cœur que pour les clopinards pleins d'illusions. L'œil aride, ça effraie beaucoup. Faut dire, l'optimisme, c'est confortable. Et ça n'a jamais tué personne.
Mais voilà, un jour l'illusion vous quitte, et c'est alors l'Homme même qui vous apparaît, qui ne vous lâche plus. Un jour ses mortels ennuis, ses grossiers problèmes, ses éternelles disputes, son obscurantisme réactionnaire vous raisonnent enfin. Un jour la honte.
Je ne peux plus. Rêver encore à l'impossible, à la paix des peuples, à la rédemption suprême, à l'égalité, c'est par-delà mes forces. D'avocat de la défense, me voici témoin à charge. J'admire la décadence endiablée du règne humain. Et c'est pas beau à voir.