Bienvenue dans mon chez-moi virtuel, un petit blog sans autre importance que celle des mots... Poésie classique, japonaise, libre ou en prose, toute ma passion pour l'écriture s'y retrouve ! Poésie, quand tu nous tiens !

Deux traits au couteau, quasi parallèles, démêlant une ombre vague d’entre les sinuosités de la toile. Les stries fléchissent, se courbent, se brisent, se rapprochent, se prolongent dans leur extrémité australe, s’affinent. Une silhouette se détache.
Au bas du tissu tendu, le pinceau débute un travail d’orfèvre, dégrossissant le tracé rustre des deux lignes qui s’enroulent autour d’un point imaginaire pour faire demi-tour, à l’intérieur, suivant le tracé de leur précédent passage, et allant se rejoindre en une partie d’où toute la poésie du monde émane. Dégrossir donc ces deux formes, d’un jeu sourcilleux, offrant aux deux péninsules cinq orteils allant décroissant, du centre à la périphérie. D’un œil en haut, on peut suivre le découpé léger d’une paire de baguettes, deux bras uniformes, tombant le long du gabarit. Des doigts poussent, consciencieusement, s’allongent et se répondent. Enfin, une sphère ovale, posée au chef du tout, couronne l’être qui jaillit de la toile.
Le gros terminé, chaque détail de s’affiner : aux orteils comme aux doigts, deux fois dix ongles apparaissent aux pieds et mains. Le talon est soigné, la voûte et le mollet rebondissent chacun dans leur sens ; le genou est charmant, la cuisse est laissée aux sucrés délices de toute bonne proportion. Puis le sexe se creuse, point central et songeur, duquel un nombril tout en finesse se veut l’imitation puérile. Que de galbes à travailler, là, que de formes à malaxer, à étirer, à adoucir – de là naissent deux hanches assises et alertes, le début d’un fessier ferme et gracile. Un ventre si vaguement rebondis qu’on lui offrirait le plat des hauts plateaux d’Afriques, et puis, au-dessus, deux convexités affleurent, deux rondeurs tour à tour bonhommes et sensuelles, deux seins détachés de la cire. Cire d’un cou délié et droit, droiture d’épaules grêles et homogènes.
Le plus bel art se fait peut-être encore là-haut, là où se fixe un menton délicat, où deux joues se gonflent d’une vie mignonne, où un trait sanglant, puis vite mincit tantôt sépare deux lèvres fines, tantôt laisse se découpe des ténèbres intérieures une langue coquine. Et l’œil ! Un bijou du plus grand joailler, où tout diamantaire verrait le vermeil et l’azur associés comme s’ils étaient nés pour l’amour. Enfin, un front pâle laissent de blondes boucles désirer doucement l’apesanteur.
Plus que la couleur pour lui insuffler la vie. Un bis étiolé de quelques empourprades sur les joues, sur la pointe des seins, sur les lèvres. Nul besoin de foisons de tons pour obtenir un souffle puissant et vivant sur le support, un soupir génial qui emporte cette vision jusqu’aux profondeurs de votre âme.
Le peintre se lève. Pose son outil. Penche la tête, ferme les yeux pour se rappeler son modèle. Enfin, après un léger sourire épuisé, se flatte les côtes et la panse en quittant la pièce surchauffée. Sur la toile, la belle, elle, danse.
(Dessin : Elyse, grand merci !)