I.
Mon âme est un roseau de race peu commune,
Se jouant de son port à croquer la fortune ;
Il s’amuse des vents comme un aigle moqueur
Dont l’ombre étend sa soif en un rideau vainqueur
Au front des landes d’or où fleurer la lavande…
Mon âme est le sarment d’une vigne normande,
Fidèle à ses serments, fidèle à ses secrets,
Portant en ses fruits bleus le poids de ses regrets,
Et quand gronde l’orage au-dessus de la plaine,
Il fait de son feuillage un toit de porcelaine
Et accueille la bruine en son cep éclaté
Comme quelque potion, puis le cœur hydraté,
Il salue au hasard nuages et lumière,
Et la chaleur du jour soudain si familière…
Mon âme est un lierre aux falaises grimpant,
Sur les monts et les murs comme un serpent rampant,
Comme une armée en marche aux ardeurs de l’aurore
Il enfonce la ville et défriche la flore,
Et aux minarets, quand l’aube se lève enfin,
Son chant rauque auréole un peu l’horizon fin
De cette poudre amère aux cieux bas appliquée…
Mais mon âme est la rose en tes cheveux piquée,
Quand, amoureuse, elle aime animer tes regards,
De sa corolle usant de tes tendres égards ;
Puis quand ta main docile effleure ses pétales,
Elle est l’âcre poison d’un champ de digitales
Se fanant et lançant leurs pleurs en des cohortes
Qui s’en vont disparaître entre les feuilles mortes.
II.
J’ai en place du cœur le trois-mâts d’un Némo.
J’en aime la rudesse, au vent fortissimo,
Quand il arme sa proue à l’affût de la houle
Pour fendre les tourments comme on fend une foule ;
Quand son flanc, d’haleter ces efforts qui sont miens
Dresse un peu plus encor sur les flots panamiens
Son drap encré par l’ombre heureuse de sa voile
- Et que l’onde éplorée implore son étoile !
Oh ! L’ardeur de ces airs brûlants comme un foyer
Quand, tant saouls qu’un Coupeau, ils s’en vont tournoyer
Dans la vierge blancheur d’un trop rustre voilage,
Puis gonflent ce fanal d’un minutieux halage,
Offrant depuis la baie au rivage alentour
L’incertaine promesse : un prompt et sain retour…
Je porte en moi ce rêve imprécis d'îles nues,
Le dessein d’une mer arrosant mes venues,
L’espérance d’un jour cher comme un or précieux
Où délaisser la berge, et voguer d’autres cieux...
III.
Je n’ai pas mes vingt ans que j’ai cent mille ans d’âge,
Chacun comme une étoile à mon vagabondage ;
Ils sertissent, vaillants, mes jeunes jours éteints
Par la terne rougeur de leurs rubans déteints…
Ah ! Le procès bien vil que de vivre trop vite,
Voir ses matins comptés qui le marasme invite,
Sentir le souffle court de ces levants intacts
Murmurer à qui veut les contenus exacts
De nos traités secrets, de nos anciens colloques ?
Ah, non, c’en est assez, de ces vaines breloques,
De ces lauriers flétris que restent de mes ans,
De ces argents de toc, de ces faux courtisans !
Sénile à dix-sept ans, la bien sage mesure !
Faire taire un esprit qui n’a d’autre césure
Dans ses contes déments, que celle de son vers ?
Oui, muet à dix-huit ! Les mots tout d’un revers
Refusant d’opérer quelconque confidence,
J’en serais tout heureux ! Car, à toute évidence
Seul un silence entier disserte ex-professo…
Comment dire ? En mon cœur est comme un lourd lasso,
Une guirlande informe où naissent les idées :
Quelques belles, beaucoup restant bien démodées,
Comme en l’âme d’un druide ayant perdu ses sorts ;
Cet amas de projet, comprenez, chers consorts,
A pris vingt ans en un, et ne saurait que dire
De mes élans passés – encor moins les prédire…
Las de vieillir si jeune, à l’aube je m’en vais
Me perdre aux horizons, me perdre aux vents mauvais
- Si je trouve demain la source de Jouvence
J’y plongerai les bris de mon adolescence.